LE ATTAR, UN PARFUM MULTIMILLENAIRE



LES PREMIERES TRACES
 
Le mot attar, atr, ittar ou othr, est d'origine arabe et signifie "senteur". Ce mot serait lui-même dérivé du mot sanscrit sugandha, signifiant "aromatique".
Depuis des temps immémoriaux, l'Inde produit de nombreuses matières premières pour la parfumerie. Elle entretient en effet une relation intime et profonde avec les senteurs, que ce soit sous forme d'encens, d'épices, de guirlandes de fleurs, d'huiles aromatiques ou de parfums.
 
Vallée de l'Indus
L'art de la parfumerie indienne serait au moins aussi ancien que la civilisation de la Vallée de l'Indus. Les fouilles archéologiques des ruines de Harappa et Mohenjo-Daro (situées dans l'actuel Pakistan) ont notamment mis à jour du matériel de distillation d'huiles parfumées remontant à plus de 5000 ans.
 
Les traces historiques liées à l'art de la distillation du Attar sont cependant rares. La prospère région du Nord de l'Inde fut en effet sujette à de nombreux conflits ou invasions et les nouveaux arrivants s'employaient à effacer les traces des précédents.
 
L'INFLUENCE MOGHOLE
 
En 1526, Babur, prince turco-moghol descendant de Gengis Khan, vainc le sultan de Delhi et fonde l'empire moghol qui durera trois siècles. Le Grand Moghol Akbar inaugure un style artistique original, synthèse de la culture persane et des traditions indiennes, qui touche tous les domaines : la musique, l'architecture, la peinture, la poésie et... les parfums. On situe sous son règne la première distillation d'essence de roses.

      L'empereur Akbar                 Mumtaz Mahal                  Shah Jahal

                      L'empereur Akbar                              Mumtaz Mahal                       Shah Jahal (a fait construire le
                                                                                                                          Taj Mahal en mémoire de son
                                                                                                                           épouse Mumtaz) 
 
L'élite moghole appréciait beaucoup le Attar. Les princes avaient une certaine préférence pour Oud Attar (Attar au bois d'agar), élaboré en Assam. Dans Ain-e-Akbari, compilation sur le règne de l'empereur Akbar, il est mentionné que ce dernier utilisait le Attar quotidiennement. De même, le bain d'une princesse moghole était incomplet sans Attar. 
 
LES MAHARAJAS ET LE ATTAR
 
Les maharajas étaient les monarques du peuple rajput, installé au Ve siècle au Rajasthan. Ils sont devenus les piliers de l'Empire indien sous les Moghols puis sous les Britanniques. Leur raffinement a longtemps fasciné les admirateurs de l'Orient. Chefs religieux et temporels, héros incarnés des Indiens, ils ont cultivé l'esthétisme dans tous les domaines, de l'architecture à la musique, en passant par la joaillerie, le théâtre, la danse et bien sûr l'art de la parfumerie. Le Attar était un des fleurons de l'artisanat rajput.
 
L'aristocratie, en particulier les maharajas et les maharani (leurs épouses) les affectionnaient particulièrement et les utilisaient de diverses façons, d'abord pour se parfumer bien sûr : quelques gouttes derrière l'oreille, dans les cheveux, et également sur leurs vêtements; mais aussi pour bénéficier de certaines propriétés des Attars : ils faisaient parfumer leur lit et leurs voilages au vétiver car celui-ci apporte une sensation de fraîcheur (la chaleur peut être écrasante dans le nord de l'Inde). Les Attars étaient également à l'honneur dans les multiples fêtes organisées dans les palais des maharajas : le faste qui s'y déployait s'accompagnait d'un festival de senteurs.
 
LES ATTARS DANS LA LITTERATURE INDIENNE
   
CharakUn grand nombre de références aux parfums sont présents dans la littérature sanscrite, comme dans la Brhatsamhita, encyclopédie rédigée au VIe siècle apr. J.-C. par Varahamihira. Ils étaient principalement utilisés pour les rituels religieux.
 
Les plus anciennes distillations de Attars sont mentionnées dans la Charaka Samhita, traité ayurvédique de référence. La Harshacharita, écrite au VIIe siècle apr. J.-C. mentionne quant à elle l'usage d'huile parfumée de bois d'agar.
 
Ces Attars, considérés comme des parfums sacrés, étaient surtout utilisés pour les onctions, lors de riuels de dévotion et autres pratiques religieuses. Une visée plus thérapeutique fut inaugurée plus tard par Avicenne, grand philosophe et médecin perse du Xe siècle.
 
Charak, rédacteur de la Charaka Samhita
(200 av. JC)
 
Dans un autre registre, celui de la littérature poétique et romantique, le Attar est également mentionné à plusieurs reprises. De grands poètes, comme le légendaire Mirza Ghalib (XVIIIe siècle), appréciaient et utilisaient ce parfum. Lors des rencontres avec sa bien-aimée, ce dernier se frictionnait les mains et le visage avec le Attar Hina.
 
UNE TRADITION RATTACHEE A UNE REGION
 
La légende raconte que les premiers Attars ont été fabriqués dans la région de Kannauj (Uttar Pradesh), cité jadis connue sous le nom de Harsha Vardhan. Les ascètes qui vivaient dans la forêt utilisaient certaines herbes et racines aromatiques qu'ils faisaient brûler dans leur feu durant l'hiver.
Des bergers faisant paître leurs moutons dans cette région, humèrent et apprécièrent ces senteurs qui imprégnait encore le bois brûlé, longtemps après que les ascètes aient quitté l'endroit. 
La chose se répandit et quelques personnes entreprenantes se mirent à la recherche de ces végétaux aromatiques. Les expérimentations sur le Attar commencèrent alors, les premiers réalisés furent Rose et Hina.
 
A cette époque, et jusqu'à récemment, les artisans du Attar voyageaient avec leur deg (alambic) à travers l'Inde. Ils se déplaçaient en fonction des floraisons des différentes fleurs, pour produire le précieux parfum sur place.
                                                                                                                                                        
                                                                                                                                                                                             
                                                                                                                                      
                                                                                                                                               Ascète au bord d'un lac
                                                                                                                 
 
Ce processus particulier de distillation s'est affiné au fil du temps tandis que le matériel traditionnel est resté quasiment inchangé. Le savoir-faire et les secrets associés à la fabrication du Attar se sont transmis de génération en génération dans les familles de parfumeurs, depuis cette époque ancestrale jusqu'à nos jours.